Milton Friedman n'avait sans doute jamais imaginé que l'université de Chicago - celle qui a formé, dans son sillage, toute une génération d'économistes libéraux - s'installerait en France. C'est pourtant le choix qu'a fait cette illustre institution (70 Prix Nobel dont 22 en économie, 13 000 élèves) pour sa première expatriation. Son président, Don Michael Randel, inaugurera, vendredi 14 mai, la toute nouvelle antenne parisienne, opérationnelle depuis septembre 2003. Un choix qui peut surprendre à l'heure où la recherche et l'enseignement supérieur français traversent une crise et où le modèle américain est si souvent considéré comme exemplaire.
"Il y a une très forte concentration des savoirs à Paris. La recherche française est de très bonne qualité. Nous voulons que nos étudiants se rendent compte qu'il n'y a pas que la recherche américaine", explique Robert Morrissey, directeur du centre parisien et professeur de littérature et d'histoire. Avant d'ajouter : "C'est vrai que la France traverse actuellement un moment d'énorme transformation. Mais notre pari, c'est que les choses vont évoluer dans le bon sens. La France s'adapte toujours."
Après les événements du 11 Septembre et, surtout, la position française sur la guerre en Irak, les étudiants de Chicago ont boudé l'aventure hexagonale. Cette année, ils ont été peu nombreux à venir en France. Mais dès l'an prochain, les effectifs devraient doubler. M. Morrissey attend que 60 à 70 jeunes Américains suivent, en 2004-2005, l'un des programmes, annuel ou trimestriel, que leur offre l'université de Chicago en France (cours de civilisation européenne, de mathématiques et d'informatique, de sciences sociales, de français...). Que les universités françaises se rassurent : leur consur de Chicago n'a pas l'intention de leur faire de la concurrence. Si des étudiants français veulent profiter de ses enseignements, on les attend sur les bords du lac Michigan, pour 25 000 dollars par an (sans bourse).
Paris, c'est pour les Américains. Mais pas le Paris touristique des années 1950, que nous livre le film de Vincente Minnelli, Un Américain à Paris. Soucieux de ne pas trop dépenser, les Chicago Boys lui ont préféré un quartier en devenir, celui de la Bibliothèque nationale François-Mitterrand, dans le 13e arrondissement.
Ils sont ainsi installés juste à côté des Grands Moulins, qui vont être reconvertis pour accueillir les élèves de Jussieu, dont les futures conditions de travail seront sans aucun doute bien meilleures que celles d'aujourd'hui. Il n'en reste pas moins que ces derniers regarderont sûrement avec envie cette mini-fac venue tout droit des Etats-Unis. Des écrans plats d'ordinateur, des salles de réunion confortables, des bureaux individuels et climatisés... Sans parler des tableaux qui ornent couloirs et bureaux : plusieurs Rouault côtoient des uvres de Miro, ou encore de Hans Hartung et de Max Kahn. "Un collectionneur en avait fait don à l'université de Chicago il y a plus de cinquante ans, en demandant que ses tableaux soient exposés dans des lieux fréquentés par les étudiants. A l'origine, ces derniers les empruntaient pour les emporter chez eux", raconte M. Morrissey.
Virginie Malingre